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Quand les missionnaires deviennent le signe de l’espérance

05.05.2018

Le travail que font nos confrères de Mobaye est un travail de refondation et de reconstruction dans tous les sens du terme. A Mobaye, il manque de tout. Tout est à reconstruire. Dans cette situation désespérante, nos confrères sont devenus malgré eux des signes d’espérance. Ils font tout : pasteurs, aumôniers, humanitaires, éducateurs, agents de santé et d’accompagnement.

Photo de groupe avec la communauté chrétienne à la fin de la messe.

Un pays au centre de l’Afrique

La République Centrafricaine (ou la Centrafrique) est un pays qui se situe géographiquement au centre de l’Afrique. Le pays a une population estimée à environ 5 millions d’habitants, pour une superficie d'environ 623 000 km2. Il se considère comme le berceau des tribus bantoues. Il est entouré à l’ouest par le Cameroun, au nord par le Tchad, à l’est par le Soudan et le Soudan du Sud, et au sud par la République démocratique du Congo et la République du Congo.

La République Centrafricaine dispose de nombreuses ressources naturelles, notamment l'uranium, l'or, les diamants et le pétrole ainsi que de l’énergie hydroélectrique. Elle est aussi dotée de forêts vierges et riches, qui pour la plupart restent inexploitées. Ainsi, le pays a tellement de ressources naturelles qu’il n’a aucune raison de resté pauvre ou sous-développé.

Cependant, le tragique est justement que la Centrafrique reste un pays sous-développé, qui est marqué par des années de guerre, de violence et de rébellion. L’Etat central est extrêmement faible, son autorité est constamment remise en question. Il n’a pas les moyens de ses ambitions et dépend beaucoup de l’aide extérieure des ONG, des bailleurs de fond et surtout des Nations Unies pour garantir un semblant d’Etat. De plus, le pays constitue un terrain de jeux pour quelques puissances étrangères qui semblent garder la Centrafrique comme leur chasse-gardée.

Ce qui m’a frappé lors de ma visite, c’est la présence massive des militaires de la MINUSCA (la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique). Ils interviennent en Centrafrique dans le cadre de l’opération de maintien de la paix. On voit ces casques bleus partout.

Emeka avec les confrères qui travaillent à Bangui après la rencontre hebdomadaire des Spiritains.

Arrivée en Centrafrique

Arrivé le 17 avril en Centrafrique, j’ai d’abord passé quelques jours à la capitale, Bangui, puis à Mobaye, le chef-lieu de la préfecture Basse-Kotto. A Bangui, j’ai été accueilli par le provincial, le P. William Docteur et par d’autres spiritains qui travaillent à Bangui. J’ai fait le tour de toutes les communautés et des lieux d’insertion de nos confrères. J’ai eu aussi l’occasion de participer aux retrouvailles hebdomadaires des confrères à Bangui. Ce fut un moment fraternel important et un des points-forts de ma visite.

Après trois jours, je me suis rendu par l’avion de l’UNHAS à Mobaye pour un séjour d’une semaine. Il a fallu que l’aérodrome de Mobaye soit sécurisé avant l’atterrissage et le décollage de notre avion. C’est à Mobaye que vit et travaille notre confrère allemand, Olaf Derenthal. Il vit en communauté avec un jeune diacre spiritain, Prince. Mobaye se situe sur la rive droite de la rivière Oubangui, face à Mobayi-Mbongo, en République démocratique du Congo. Avec Olaf, j’ai parcouru Mobaye d’un bout à l’autre. Nous nous sommes rendus aussi à Bandou, une chapelle qui se situe à 20 Km. Ce lieu a connu beaucoup de massacres. Le catéchiste, Faustin, a perdu 5 membres de sa famille d’un seul coup. Cette chapelle complètement pillée n’avait pas accueilli de célébration depuis un an. A l’occasion de la rencontre de la Légion de Marie, a eu lieu la réouverture de la chapelle. Nous y avons été accueillis avec les chants et la danse, puis nous avons célébré la messe avec la communauté. C’était une célébration vivante.

Le jour suivant, nous nous sommes aussi rendus à Penge, un centre marial et un lieu de pèlerinage situé à 9 Km de Mobaye. Ce centre a été fondé par un confrère néerlandais, le P. Piet de Groot, qui y a laissé des empreintes indélébiles. L’essentiel de mon temps, je l’ai passé à Mobaye. Le dimanche 22 avril, nous avons célébré la messe dans la paroisse, à l’église St. Joseph, avec une communauté vivante, chantante, dansante ! J’ai eu l’occasion de leur adresser quelques mots de soutien et d’encouragement. Après la messe, nous avons mangé avec les membres de la communauté ecclésiale.

Un accueil chaleureux à la chapelle de Bandou avec des chants et des danses.

Mobaye : théâtre d’affrontements meurtriers

Dans la préfecture de la Basse-Kotto et notamment dans la ville de Mobaye, le contexte militaro-politique est très complexe. La rébellion Seleka a touché cette région depuis le début de l’année 2013. Mobaye a ensuite été le théâtre d’affrontements meurtriers. Beaucoup de gens ont perdu la vie, les maisons ont été incendiées, les habitants ont dû fuir vers le Congo voisin, en traversant massivement la rivière Oubangui. Les rebelles sévissaient en toute impunité et la terreur régnait dans cette ville tombée dans les mains des rebelles.

Après quatre ans de tracasseries quotidiennes subies par la population civile, mais d’un calme relatif au niveau politico-militaire, la Basse Kotto a connu une nouvelle flambée de violence à partir du mois de mai 2017. Tout a commencé par des exactions très violentes et nombreuses commises vis-à-vis de la population civile d’Alindao pendant trois jours.

Les nouvelles ont semé la panique dans toute la Basse-Kotto. A Mobaye, les rebelles étaient de plus en plus agressifs. De nouveaux groupes d’« Anti-Balakas », c’est-à-dire des « contre-rebelles, groupes d’auto-défense qui seraient « chrétiens » se sont formés dans les villages des alentours et il y a eu des affrontements violents entre les deux groupes. Des victimes ont été à déplorer au sein de la population civile. Ainsi, les gens ont commencé à fuir en RDC. En raison de menaces très vives contre l’Eglise catholique, les confrères de la communauté spiritaine de Mobaye ont aussi été obligés de fuir vers le Congo. Ils ont été accueillis par Mgr Dominique Bulamatari, évêque de Molegbe, le diocèse congolais en face. Il a ouvert sa maison pour les héberger. A partir de sa résidence à Gbadolite, nos confrères ont commencé et poursuivi leur engagement pastoral et humanitaire auprès des réfugiés centrafricains.

Un exemple d'une maison brûlée en cours de reconstruction.

Les confrères font tout avec très peu de moyens

La communauté spiritaine et la mission catholique sont entourées des rebelles Seleka. Nos confrères rencontrent quotidiennement ces rebelles armés qui se sont installés dans leur voisinage (leur QG se trouve à peine à 200 mètres de la mission). A peine à deux kilomètres, tout près de la préfecture, se trouve la base des MINUSCA mauritaniens. Ils sont censés maintenir la paix, mais apparemment, leur présence n’est pas suffisamment dissuasive. Beaucoup d’habitants de Mobaye vivent encore au Congo et traversent la rivière Oubangui tous les jours, même plusieurs fois par jours pour aller à l’école, pour faire du commerce ou pour d’autres raisons.

Dans cette situation désespérante, nos confrères sont devenus malgré eux des signes d’espérance. Ils font tout : pasteurs, aumôniers, humanitaires, éducateurs, agents de santé et d’accompagnement. Ils ont rendu visites aux chrétiens dispersés tout au long du fleuve, sur le sol congolais. Ils les ont écoutés, encouragés et soutenus par la prière et les célébrations eucharistiques, toujours en étroite collaboration avec l’Eglise locale. Ils ont surtout travaillé dans le domaine de la santé pour s’occuper des réfugiés, des déplacés, des victimes des affrontements et de la guerre. Depuis le début du mois de décembre 2017, un changement militaro-politique s’est produit dans la préfecture de la Basse-Kotto. Les deux groupes armés opposés, les Selekas et les Anti-Balakas ont proclamé un « cessez-des-hostilités » à Mobaye.

Ce développement a poussé la communauté spiritaine à retourner à Mobaye. Leur présence et engagement sont très appréciés. Le cessez-le-feu tient à Mobaye et aux alentours. Cependant, la situation reste fragile car le moindre incident entre les deux groupes armés risque de remettre le pays à feu. Lors de ma visite, le père Olaf et moi avons sillonné la ville de Mobaye. Nous avons rencontré à plusieurs reprises les « Seleka et les Anti-Balaka ». Nous sommes allés à la rencontre de ces chefs de guerre. Leurs kalachnikovs toujours à portée de mains, nous avons parlé avec eux. Mais comment rencontrer et parler avec ces gens qui ont tué, pillé, et violé ? Qu'est-ce qui peut motiver quelqu'un d'aller leur serrer les mains ? Même le chef des Anti-Balaka, Lubangi, a voulu me convaincre qu'ils défendaient leur pays et puis il m'a demandé de les soutenir ! Dans la simplicité de la rencontre désarmée, nos confrères gardent le contact et la communication avec eux. Si cette communication casse ou cesse, le pire risque d'arriver.

Les enfants de la maternelle très désireux d'apprendre avec peu de moyen ou rien du tout.

Un beau jour, pendant que nous allions à la sous-préfecture, un garçon de 18 ans est venu nous rencontrer. Il a présenté ses doléances et a demandé notre aide. En effet, il revenait du Congo en pirogue et a été arrêté par un groupe de rebelles Seleka, qui a confisqué sa pirogue et ses bagages. Ils lui ont demandé de payer 500 Francs (environs 75 centimes d’Euro) pour qu’on lui remette ses affaires. Le gars n’avait pas d’argent. On l’a envoyé en ville chercher de l’argent. Il s’est approché de nous et a expliqué sa situation. Nous l’avons accompagné jusqu’au poste des rebelles et nous avons négocié plus d’une demi-heure avec eux, pour qu’ils laissent partir le garçon. Les rebelles connaissent Olaf, mais ils ne me connaissaient pas. Ils m’ont ensuite demandé d’où je venais. J’ai expliqué. L’un d’eux me demanda ce que je leur ai amené comme cadeau, puis de les soutenir matériellement. J’ai dit que je n’avais rien. Il a rétorqué que je pouvais au moins leur donner ma chemise ! Une situation vraiment surréaliste, mais vraie. Depuis le mois de janvier, grâce à l’arrivée du nouveau préfet de la Basse-Kotto, accompagné par les six sous-préfets de la préfecture, on constate un retour progressif d’une partie de la population à Mobaye Centre ainsi qu’aux villages dans les alentours. Entre 30 et 40 pour cent de la population n’osent pas retourner et restent encore au Congo. Ces réfugiés retournés retrouvent leurs maisons totalement pillées et détruites. Ce que les rebelles n’ont pas emporté a finalement été abîmé par les termites. Il faut souligner que la collaboration entre le Sous-Préfet de Mobaye, M. Cyrille Lebangue et les confrères spiritains est excellente. J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de le rencontrer et de parler longuement avec Monsieur le Sous-Préfet. Lui ne dispose pas de moyens, mais il n’a pas froid aux yeux. Il s’engage à fond à la recherche de paix. La mission Catholique lui prête le véhicule de la clinique mobile pour ses déplacements essentiels. Il faut dire qu’il n’y a que trois véhicules à Mobaye : celui de la mission catholique, celui des Minusca-observateurs de l’ONU et celui mise à la disposition du projet de réhabilitation sanitaire.

Emeka avec les soldats de l'ONU (MINUSCA).

Reconstruire les cœurs

Le travail que font nos confrères de Mobaye est un travail de refondation et de reconstruction dans tous les sens du terme. A Mobaye, il manque de tout. Tout est à reconstruire. Il faut de l’aide d’urgence, la formation des catéchistes, la reconstruction des habitats, la relance de l’école et la prise en charge des maitres-parents, la réhabilitation des infrastructures sanitaires de la clinique mobile, le poste de santé et le transfert des malades à l’hôpital de Gbadolite. Il faut des médicaments, de la nourriture, des remèdes. Il faut un projet pour le soutien des réfugiés. Il faut un soutien matériel et spirituel pour ces victimes de la rébellion à Mobaye. La pastorale ici ne peut pas être une pastorale normale. On peut se demander : Doit-il y avoir une limite à la réconciliation ? Comment panser les plaies des personnes marquées par la violence, la mort ? Comment rétablir un semblant de normalité alors que celui qui a un AK-47 est roi ? Il peut faire ce qu’il veut : tuer, violer, voler. On est privé de paix et de tranquillité, de moyens, de l’essentiel, de ce qui fait vivre et épanouir.

Père Olaf et le diacre Prince ainsi que d’autres Spiritains en Centrafrique s’engagent à la reconstruction des cœurs, des vies, des habitats. Malgré le peu de ressources et de moyens, ils s’engagent à rebâtir la vie des gens qui leur sont confiés, tant au plan spirituel, éducatif, matériel, sanitaire, de façon intégrale. Ils offrent les cours et l’accompagnement pour les plus jeunes dans le domaine de l’éducation à la citoyenneté et à un vivre ensemble. Ils œuvrent dans la formation des scouts, organisent les camps pour favoriser les rencontres, les échanges, l’éducation à la paix et le vivre-ensemble. Là on touche les plus jeunes aussi bien des Selekas que des Anti-Balaka, les chrétiens, les musulmans et les animistes, pour qu’ils quittent la violence et s’engagent pour la paix. Ils font une campagne de sensibilisation en collaboration avec Enfants sans frontières, une l’ONG nationale soutenu par UNICEF. On distribue les Kit-scolaires. Les parents qui ont tout perdu, n’ont pas de moyens pour assurer la scolarité de leurs enfants. La mission catholique avance l’argent pour payer les enseignants et l’ONG Enfance sans frontières assure le remboursement. C’est un travail missionnaire de premier plan qui demande qu’on les soutienne à fond. Les gens qui ont tout perdu témoignent leur reconnaissance !

Voilà un aperçu de la situation. Je m’en fais le témoin. Je suis reconnaissant et plein d’admiration pour cette présence spiritaine dont on peut souligner l’importance, comme celle d’autres acteurs religieux et humanitaires pour le bien des populations d’un pays tendu vers l’espoir de jours meilleurs et l’espérance de la paix qui se maintient tout doucement pour s’épanouir un jour.

Les confrères Olaf et Prince avec monsieur le Sous-préfet de Mobaye, Cyrille Lebangue.

auteur: P. Emeka Nzeadibe, CSSp

 
 

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