La mission
des Spiritains
Lorsqu’une Congrégation religieuse ou une société de vie apostolique apparaît
dans l’Église, c’est toujours une réponse « évangélique » donnée par son
fondateur à une nécessité spirituelle, pastorale et sociale
(notre photo : El Greco - « La Pentecôte »).
Ainsi les Franciscains sont nés du souci spirituel de François d’Assise, au XIII°s, de vivre la pauvreté évangélique dans le contexte d’une société italienne de plus en plus opulente et méprisante des pauvres. Il prendra néanmoins des moyens pastoraux pour arriver à ses fins et ses disciples seront souvent très engagés sur le plan social.
Ainsi les Lazaristes sont nés du souci pastoral de Vincent de Paul, au XVII°s, d’une part d’évangéliser en profondeur les campagnes françaises laissées à l’abandon par un clergé ignare, d’autre part de former un clergé honnête, pieux et savant pour le service de ces populations. Il y a derrière son action toute une spiritualité qui anime cette pastorale et c’est peu dire que saint Vincent de Paul était un homme socialement engagé.
Ainsi les Salésiens sont nés du souci social de Don Bosco, au XIX°s de porter secours aux victimes les plus fragiles de l’essor industriel alors grandissant en Europe, les enfants et les jeunes. Il s’est appuyé sur la spiritualité de saint François de Sales pour mener une action sociale qui sera de fait son engagement pastoral.
Tous ces fondateurs ont donc eu une intuition spirituelle qui les a amenés à prendre une initiative dynamique pour répondre aux exigences de leur temps ; leurs disciples, qu’ils ont regroupés dans une congrégation religieuse ou une société de vie apostolique, ont vécu de ce charisme initial, que l’on appelle le « charisme fondateur », et ils l’ont soigneusement transmis ; plus tard, l’Église elle-même a reconnu la valeur de ce charisme initial et l’a reconnu officiellement.
Les membres de la Congrégation du Saint-Esprit n’échappent pas à cette règle commune. Claude-François Poullart des Places (1679-1709), jeune juriste breton qui se sent appelé au sacerdoce, a eu, lui aussi, une intuition fondamentale qui l’a amené à regrouper quelques disciples, pour fonder un Séminaire qu’il dédie au Saint-Esprit. Son souci premier était d’ordre pastoral, mais comme toujours, une forte spiritualité et une perspective sociale n’ont pas été absentes de son projet initial.
Quand François Libermann (1802-1852), jeune juif alsacien converti au christianisme, a, lui aussi, l’intuition fondamentale de regrouper des Jeunes en vue de l’évangélisation du « monde noir », son souci est également pastoral, mais ici encore les dimensions spirituelle et sociale sont très présentes dans son projet. Sa petite Congrégation du Saint-Cœur de Marie, il n’hésitera pas à l’unir en 1848 à la Société du Saint-Esprit, d’abord par souci d’efficacité pastorale.
Ainsi sommes-nous membres de la Congrégation du Saint-Esprit et du Saint Cœur de Marie, en raison de cette union de 1848, et nous sommes communément appelés Spiritains ou Missionnaires du Saint-Esprit.
A. Le Charisme spiritain :
Un charisme fondateur se transmet de génération en génération de religieux, mais comme toute tradition, c’est un charisme vivant : il appartient donc à chaque génération de relire le charisme fondateur, selon les nécessités et les appels de son temps, qu’ils soient d’ordre spirituels, pastoraux ou sociaux. Si on peut parler de « charisme de congrégation », ce qui est peut-être un abus de langage, il s’agit de cette subtile rencontre entre une fidélité au charisme fondateur et aux « signes des temps », comme l’a justement rappelé le concile Vatican II.
Mais comme la Congrégation du Saint-Esprit a connu deux fondateurs dans son histoire, le charisme fondateur est donc double, même si les deux se rencontrent et se complètent. Quels sont-ils ?
1. Le charisme fondateur de Poullart des Places :
À l’aube du XVIII°s, le
catholicisme français est florissant en raison des grandes figures que le siècle
précédent a connues, dans la ligne du Concile de Trente. La spiritualité
s’approfondit avec des personnalités comme François de Sales ou Jean-Jacques
Olier, mais encore par des courants spirituels, soit venus d’ailleurs comme le
mouvement carmélitain d’origine espagnole ou oratorien arrivé d’Italie, soit par
ce qu’on a appelé l’« école française de spiritualité » dont le cardinal de
Bérulle est le maître à penser, et Libermann sans doute le dernier représentant
majeur, lui-même élève des Sulpiciens. Néanmoins demeurent des traditions
spirituelles plus anciennes, dont une des plus significatives est la
« spiritualité ignatienne », à laquelle se rattache d’ailleurs Claude-François
Poullart des Places (notre photo), élève des
Jésuites à Rennes et à Paris.
Le système ecclésiastique français de cette époque est en soi corrompu : entrer dans l’état ecclésiastique, c’est entrer dans une carrière comme une autre. Les clercs rechercheront donc les « bénéfices » les plus lucratifs, laissant de côté ceux qui procurent moins de ressources financières : les prisons, les ports, les galères, les orphelinats… Or il se trouve, et ce n’est pas un hasard, que ces couches sociales abandonnées par le clergé sont les plus pauvres, souvent même des exclus de la société. Le premier aspect du charisme de Poullart est d’envoyer des prêtres qui acceptent d’aller vers les plus abandonnés, vers ceux pour qui l’Église trouve difficilement des ouvriers apostoliques.
La Réforme protestante et la Contre-Réforme catholique issue du Concile de Trente avaient mis le doigt sur une des plaies du catholicisme, le manque de formation des prêtres ; les conséquences ont été désastreuses. Surtout pour des tâches aussi délicates que celles dans lesquelles Poullart des Places se dispose à envoyer ses prêtres, certes peu gratifiantes, mais surtout si exposées, un clergé de qualité s’impose, avec une piété solide et une formation théologique forte ; pour le second aspect il s’en remet à ses maîtres jésuites, piliers de l’orthodoxie catholique face au gallicanisme et aux jansénisme qui gangrènent alors l’Église de France, et en particulier l’université de la Sorbonne. Lui et quelques compagnons se chargeront de la formation spirituelle de ces nouveaux clercs. Le second aspect du charisme de Poullart est de former des prêtres pieux et savants.
C’est alors la fondation du Séminaire du Saint-Esprit : dans le « Quartier latin » de Paris, près du Collège Louis-le-Grand, tenu par les Jésuites, le jour de la Pentecôte 1709, en l’église Notre-Dame-des-Grès, devant la statue de la « Vierge noire de Paris ». Dans ce séminaire, on y forme avec grand soin des Jeunes qui se destinent au sacerdoce ; pauvres eux-mêmes : on les appelle les « pauvres écoliers » ; cela les amènera à rencontrer les pauvres avec plus de vérité : ils accepteront des ministères conformes au charisme que Poullart des Places a développé. Seuls quelques-uns d’entre eux sont juridiquement membres de la Société du Saint-Esprit : on les nommera les « Messieurs du Saint-Esprit ». Ils assureront cette formation ; quant aux élèves, ils seront mis à la disposition des évêques pour les ministères dont personne ne veut : on leur donnera peu à peu le nom de Spiritains.
2. Un charisme vivant :
Une tradition qui ne lit pas les « signes des temps » est un fossile, un objet de musée ; cela donne le traditionalisme. L’intelligence des Messieurs du Saint-Esprit, en particulier de M. Bouic et surtout de M. Becquet, deuxième et troisième successeurs d’un Poullart des Places qui a trop tôt quitté ce monde à l’âge de 29 ans, ce sera de faire cette lecture : où sont les plus abandonnés ? où sont les urgences apostoliques ?
Dans le contexte français
du XVIII°s, une telle catégorie de personnes apparaît peu à peu : les habitants
des nouvelles colonies françaises, qu’il s’agisse des colons ou des autochtones.
Les Spiritains, anciens élèves du Séminaire du saint-Esprit, avec M.
Bouic, entreprennent un engagement pastoral dans les colonies françaises du
Canada (notre photo : Indien canadien) ;
plus tard, avec M. Becquet, ce seront la Guyane, les îles St Pierre et Miquelon,
le Sénégal, Haïti et la Louisiane qui les verront débarquer. Puis Napoléon, qui
est préoccupé par l’état moral des colonies françaises beaucoup plus que par les
questions religieuses, leur confiera l’ensemble des colonies ; les Spiritains
iront donc en Martinique, en Guadeloupe et à Bourbon (La Réunion). Pour
faciliter les choses, l’empereur dote même la Société du Saint-Esprit
d’un statut juridique qui se révèlera précieux plus tard.
Cette présence dans les colonies a amené les « Spiritains » à côtoyer les autochtones, très généralement « païens » ; dès lors se dessine une ouverture proprement missionnaire, les non chrétiens apparaissant justement comme parmi les plus abandonnés, ceux pour qui il est bien difficile de trouver des ouvriers apostoliques. On déborde maintenant le cadre étroit des colonies françaises et on se tourne vers l’Extrême-Orient, sous le couvert de la dynamique Société des Missions Étrangères de Paris ; des Spiritains seront missionnaires en Chine, en Thaïlande, en Inde et dans la péninsule indochinoise ; certains occuperont même des responsabilités épiscopales.
Le Séminaire du quartier latin de Paris, établi depuis 1732 rue des Postes (actuelle rue Lhomond), n’est pas oublié pour autant, car c’est là que se forment les missionnaires, qu’ils le soient pour la France, pour les colonies ou pour l’Orient. La vocation de formateurs de prêtres se poursuivra et les Messieurs du Saint-Esprit prendront la responsabilité des séminaires de Meaux et de Verdun, toujours en France. Sur le plan doctrinal, ils apparaissent comme farouchement opposés au gallicanisme et au jansénisme, ce qui leur vaudra de solides inimitiés. C’est leur sûreté doctrinale et leur attachement au Siège apostolique qui amènera beaucoup plus tard le pape Pie IX, en 1854, à confier au Spiritains le Séminaire Français de Rome.
La Révolution française, si généreuse dans ses principes, s’est cependant avérée un désastre sur le plan spirituel : l’Église en est une des premières et principales victimes. Malgré tout, la Société du Saint-Esprit perdure, non sans mal, mais réduite à quelques éléments vieillissants. Napoléon et la Restauration lui redonnent quelque espoir, mais tout reste d’une fragilité extrême, et en 1848, seuls quelques Spiritains animent un Séminaire moribond, et pourtant en charge de responsabilités pastorales considérables.
3. Le charisme fondateur de Libermann :
Une spiritualité qui se forge :
Dans le contexte du renouveau spirituel de l’Église de France, qui se situe environ à partir des années 1830, le Séminaire Saint-Sulpice joue un rôle important. Dans la ligne de la spiritualité de l’« école française », les Sulpiciens forment des prêtres spirituellement solides et très ouverts aux questions apostoliques ; on parle alors de zèle apostolique. Dans ce contexte sulpicien, pendant de longues années en raison d’une épilepsie qui semble lui barrer la route du sacerdoce, s’épanouit la forte et attachante personnalité de François Libermann, juif converti à l’âge de 24 ans.
Dans la tradition spirituelle issue de Bérulle qu’il découvre chez les Sulpiciens, et plus tard encore chez les Eudistes, Libermann puise les fondements de ce qui va structurer sa spiritualité : conscience aiguë de la petitesse de l’homme et de la grandeur de Dieu, par l’importance de l’Incarnation, donc de la Vierge Marie, par le sens de l’Église et le souci du prêtre, par la nécessité d’un engagement apostolique au service du peuple de Dieu. C’est une spiritualité à la fois contemplative et apostolique, et Libermann lui-même en est une excellente illustration.
De plus, son origine juive marquera son parcours spirituel avec une grande place donnée à la Parole de Dieu que ses études rabbiniques lui avaient fait approfondir ; mais ce Juif est devenu catholique, d’où sa fascination pour le Nouveau Testament, en particulier saint Jean, le mystique, et saint Paul, l’apostolique. La maladie que Libermann va connaître et qui va marquer quinze ans de son existence l’amène à une remise totale de sa vie et de sa volonté entre les mains de Dieu. Enfin, on ne saurait oublier sa forte piété mariale, certes bien de son siècle, mais chez lui théologiquement assise sur une méditation assidue du mystère de l’Incarnation.
La prise de conscience d’une urgence apostolique :
L’idée première ne vient pas de Libermann. Deux de ses compagnons de Saint-Sulpice, originaires l’un d’Haïti et l’autre de Bourbon
(actuelle île de la Réunion), Eugène Tisserant et
Frédéric Le Vavasseur, se posent des questions graves : qu’arrivera-t-il des
anciens esclaves noirs des colonies lorsqu’ils seront libérés de leurs chaînes,
car on sait que les choses se feront rapidement ? Par expérience ils connaissent
la misère morale de ces populations (notre photo)
et leur inquiétude apostolique est fondée sur leur propre expérience. Leurs
maîtres de Saint-Sulpice les engagent à se mettre en rapport avec M. Libermann
dont ils connaissant fort bien la profondeur spirituelle, la préoccupation
apostolique et le bon sens pratique.
Après plusieurs « petites lumières » discernées après un long temps de méditation, Libermann saisitt que son devoir est de s’orienter vers cette fondation, alors que tout devrait l’en dissuader : il quitte la sécurité qu’il venait enfin de trouver chez les Eudistes, sa maladie ne s’améliorant pas le chemin du sacerdoce lui est irrémédiablement fermé, les appuis tant ecclésiastiques que civils lui manquent totalement, son origine juive amènent des suspicions parfois, ses compagnons n’apparaissent pas toujours d’une fiabilité sans faille. Mais il sait qu’il peut compter sur Dieu, si c’est sa volonté que cela se réalise.
Le « salut du monde noir » devient chez lui une angoisse apostolique qui va le hanter jusqu’au dernier soupir, mais toujours son action sera guidée sur l’« heure de Dieu ». Il convient de noter ici plusieurs points :
Les « Noirs » constituent autour des années 1840, et de loin, la population de la planète la plus abandonnée. Elle a été ignominieusement réduite en esclavage depuis le XVI°s et les espérances de libération qui se dessinent, mais point encore réalisées, du moins en France, ne font que soulever des problèmes d’une extrême gravité : illettrisme, immoralité, abandon spirituel…
On ne voit personne dans le monde ecclésiastique qui se tourne vers cette population ; l’Église manque d’ouvriers apostoliques pour cette tache pourtant urgente. On avait certes eu des missionnaires pour le monde asiatique aux cultures si raffinées, pour les populations autochtones des Amériques, tant du Nord que du Sud, mais les Noirs… Les préjugés occidentaux et la condition servile où on les avait mis les faisaient regarder comme particulièrement arriérés. De plus l’Afrique continentale, alors inexplorée, est un mystère inquiétant.
Les immenses difficultés que ne manquera pas de soulever
une mission dans ce monde noir exige de la part des prêtres qui
lui
seront envoyés des hommes forts dans tous les sens du terme : physiquement
certes, mais aussi psychologiquement, théologiquement et spirituellement.
C’est Rome qui est aux yeux de Libermann l’expression de la volonté de Dieu. Il y va donc et se retrouve rapidement seul ; le mystique qu’il est s’enfonce dans la méditation qui s’exprime si fortement dans son Commentaire de Saint Jean ; l’efficace homme d’action apostolique qu’il est aussi lui fait à la fois monter un Mémoire qu’il remet aux autorités compétentes et établir une Règle provisoire pour les futurs missionnaires. Il n’use pas des « combinazioni » dont le monde romain a le secret ; il attend l’heure de Dieu. Elle viendra.
Rome appuie de fait cette initiative intelligente, même si elle est risquée ; le chemin du sacerdoce s’ouvre merveilleusement et il sera ordonné prêtre à Amiens en 1841 ; c’est dans ce diocèse, quelques jours plus tard, qu’il ouvre le premier « noviciat » d’une société de prêtres missionnaires, la Société du Saint-Cœur de Marie, car il est évident pour lui que c’est sous la protection de la Vierge qu’il doit placer l’œuvre naissante. Le premier prêtre de la nouvelle société qui part en mission sera tout simplement un saint, reconnu comme tel par l’Église, le bienheureux Jacques Laval, l’apôtre de l’île Maurice (notre photo).
L’union des deux charismes fondateurs :
L’histoire nous apprend que les deux sociétés apostoliques, d’une part le « Saint-Esprit », certes moribond mais en charge d’une tâche apostolique écrasante et bénéficiant d’une solide reconnaissance de l’État, et d’autre part le « Saint-Cœur de Marie », avec de nombreuses vocations mais sans territoire apostolique et sans reconnaissance légale, vont s’unir de fait en 1848. Il s’agit bel et bien d’une union de deux congrégations, la seconde s’unissant à la première et lui apportant tout son potentiel humain et spirituel.
Mais ce qui est stupéfiant, c’est de mettre en parallèle les deux charismes fondateurs. Ils se recoupent parfaitement sur les trois points essentiels : Aller aux plus abandonnés - Aller là où l’Église trouve difficilement des ouvriers apostoliques - Envoyer des hommes pieux et compétents. Aussi bien chez Poullart des Places que chez Libermann nous trouvons ces trois points, même si l’objet de la Mission a pu évoluer en fonction de l’évolution même de la société.
La question est maintenant de faire le point sur le « charisme fondateur » à la mort de Libermann, le 2 février 1852.
Les apports spécifiques de Libermann :
Au plan du ministère apostolique, la Mission devient le premier but de la nouvelle congrégation issue de l’union des deux antérieures. Le Spiritain n’est plus seulement un compétent formateur de prêtres qui iront vers les plus nécessiteux, mais il s’engage lui-même dans cette voie : « La Mission, voilà notre but », écrira plus tard Libermann ; et pour lui, il semble bien que ce terme de Mission même recouvre toute activité apostolique auprès des plus abandonnés, où qu’ils soient, quels qu’ils soient ; il s’engage lui-même, lui que sa fonction et sa santé empêchent de rejoindre les siens sur la côte africaine, dans des secteurs pastoraux à Paris même : aucune mission ne le rebute, si tant est qu’elle s’avère nécessaire et qu’elle est bien l’« œuvre de Dieu ».
Au plan de l’objet de la Mission, Libermann a l’ambition de proposer la foi chrétienne à l’ensemble du monde noir, pas moins ! Aussi n’hésitera-t-il pas, quand viendra l’« heure », de débarquer ses missionnaires sur le continent africain lui-même : ce sera la malheureuse épopée du Cap des Palmes, mais qui se terminera néanmoins sur la côte gabonaise, terre mère de l’évangélisation de l’Afrique Noire. Qu’on lui parle de « Noirs » d’Australie, et il y envoie rapidement ses missionnaires. Quant aux colonies françaises, dont il hérite avec la Société du saint-Esprit, il en structure l’organisation ecclésiastique en créant les « évêchés coloniaux ».
Au plan du vécu missionnaire, Libermann innove par rapport à l’ancienne Société du Saint-Esprit en voulant la vie communautaire pour ses missionnaires. Ce n’est pas seulement une affaire de prudence élémentaire quand on sait les conditions délicates dans lesquelles ils vivront, mais c’est aussi une attitude spirituelle : la Mission n’est pas l’œuvre d’un individu, aussi génial soit-il, mais l’œuvre de Dieu qui se manifeste à travers la faiblesse humaine. La communauté est dès lors témoignage par elle-même ; elle a valeur par elle-même. Ce sera une difficulté permanente pour les Spiritains, après Libermann, de savoir allier les nécessités apostoliques avec le témoignage communautaire, mais c’est pourtant le chemin qu’il a tracé.
Une autres préoccupation de
Libermann et qui sera lourd de conséquences, est son souci d’implanter un
clergé indigène
(notre
photo : lepremier cardinal africain : Laurean Rugambwa),
car c’est ainsi, et ainsi seulement, que sera plantée durablement et solidement
l’Église de Jésus-Christ. Il suivait certes les directives de Rome et les
conseils des plus visionnaires des missionnaires, comme Mgr Luquet en Inde, mais
le moins que l’on puisse dire est que cette idée n’était pas dans l’air du
temps. Dès le départ, Libermann a insisté sur ce point et à leur arrivée où que
ce soit les Spiritains ouvrent rapidement des lieux d’accueil pour d’éventuelles
vocations locales.
La structuration spirituelle est pour Libermann une arme essentielle pour mener à bien le combat de la Mission. Il veut tout simplement que ses missionnaires soient des saints, faute de quoi les communautés qu’ils fondaient seraient entachées d’un « péché originel » dont elles auraient du mal à se remettre. On le voit multiplier une correspondance d’une haute tenue spirituelle avec les siens ; il est vrai qu’il avait un don spécifique en cette matière du conseil spirituel et très nombreux en seront les bénéficiaires.
Enfin, le développement humain n’a jamais laissé Libermann indifférent et ses missionnaires s’attèleront à cette tâche avec ardeur : on verra aussi bien Jacques Laval rendre aux Noirs de Maurice une dignité qu’on leur avait volée qu’un Jean-Rémi Bessieux planter sa mission de toutes sortes d’arbres fruitiers pour le bienfait de tous. Libermann a ouvert la voie à la rencontre entre le développement humain et le développement spirituel, ce qui est d’une logique implacable dans un contexte chrétien. On ne saurait oublier son souci d’associer des religieuses à son œuvre, précisément dans ce même souci de développement de toute la personne et de toutes les personnes : des tempéraments exceptionnels seront alors à ses côtés, que ce soit Anne-Marie Javouhey, ce « grand homme » comme disait assez gauchement le roi Louis-Philippe, qu’Émilie de Villeneuve, à Castres.
B. Un charisme toujours vivant :
Les successeurs de Libermann, comme l’avaient fait ceux de Poullart des Places, seront à la fois fidèles aux charismes fondateurs dont ils sont les héritiers, mais aussi ouverts aux « signes des temps », quelle que soit leur époque.
La Mission devient véritablement le moteur essentiel de la vocation missionnaire et les Spirtains sont vus, et se voient eux-mêmes, comme les missionnaires de l’Afrique Noire. Ainsi, pendant longtemps, c’était pour un Spiritain une véritable croix qu’avoir reçu une affectation en Europe, où pourtant il fallait bien assurer la formation des candidats à venir, soutenir la Mission elle-même et faire fonctionner l’Institut. Cet esprit se développera dès la mort de Libermann, mais surtout à partir de la fin du siècle dernier avec le généralat de Mgr Le Roy.
La vie communautaire si chère à Libermann va s’épanouir au temps d’Ignace Schwindenhammer, son successeur immédiat, dans l’adoption définitive de la vie religieuse selon la définition canonique qu’en retient l’Église. En fait ce n’était que la formalisation de ce qu’avait voulu Libermann qui a toujours parlé de « congrégation » et agi comme s’il était le supérieur général d’une congrégation religieuse. Aujourd’hui, les Spiritains sont, à strictement parler, des religieux, vivant en communauté, dont la Mission est le but pastoral premier.
La Congrégation du Saint-Esprit sort du cadre français et c’est une bonne partie de l’hémisphère Nord qui s’ouvre à la vocation missionnaire spiritaine. Libermann l’avait souhaité mais n’avait pu le réaliser. Ce sera la grande œuvre de ses successeurs immédiats : l’Irlande, l’Allemagne, le Portugal et les Etats-Unis avec Ignace Schwindenhammer ; la Suisse avec Ambroise Émonet ; le Canada, la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Pologne avec Alexandre Le Roy. On ne peut que regretter aujourd’hui que cela ne se soit pas réalisé aussi en Italie, en Espagne, en Autriche ou dans les Balkans. Si ces implantations ont pour premier souci de recruter des missionnaires, pour l’Afrique surtout, la préoccupation apostolique locale n’est pas absente pour autant ; pour donner quelques exemples, on aura les collèges d’Irlande (notre photo : Blackrock College - Dublin), les « paroisses noires » des Etats-Unis, un orphelinat en Pologne…

C. Un charisme réactualisé - Les défis de la Mission d’aujourd’hui :
C’est vraiment le monde noir qui reste la priorité absolue des Spiritains : ainsi, sur les 33 pays que compte l’Afrique sub-saharienne, 27 recevront à un moment ou à un autre une présence spiritaine, sans oublier en plus Madagascar, les Comores, Maurice et les Seychelles. Haïti et les anciennes colonies françaises demeurent un engagement spiritain, y compris Saint-Pierre et Miquelon. Une ouverture se fait vers l’Amérique latine, principalement l’Amazonie, alors que l’on se retire dans un premier temps d’Asie et d’Australie.
Depuis plusieurs années déjà, mais cela a été sanctionné par le chapitre général de Torre d’Aguilha, en 2004, les Spiritains ont affiné leur notion même de la Mission. Si le continent africain demeure absolument prioritaire et surtout cher à leur cœur, on voit bien que la Mission est aujourd’hui beaucoup plus large : que l’on songe au monde islamique si peu ouvert au christianisme mais où le dialogue de la convivialité doit se mettre en place, au continent latino-américain et ses appels tragiques depuis la grande pauvreté qu’il connaît, à l’Asie si peu tournée vers l’Évangile et avec ses prodigieuses richesses culturelles et maintenant technologiques, l’Europe enfin laminée par un sécularisme étouffant, un individualisme criant caché derrière une opulence trop souvent égoïste.
La volonté libermanienne de planter solidement l’Église de Jésus-Christ en Afrique est réalisée ; le continent noir, du moins dans les régions peu touchées par l’Islam, connaît une Église vivante, dynamique, imaginative et entreprenante, même si elle n’est pas toujours majoritaire. Pendant longtemps les Spiritains se sont refusés de recruter pour eux dans la population africaine, donnant une priorité absolue à la création et à la formation d’un clergé local. Le Concile Vatican II et le pape Paul VI ont demandé que l’Église africaine devienne elle-même missionnaire, d’où la véritable explosion de vocations spiritaines sur le continent qui compense désormais les pénuries que l’on connaît dans l’hémisphère Nord.
En conséquence, l’internationalité, voire l’inter-culturalité, sont devenues aujourd’hui des éléments essentiels de la vie spiritaine. Nos communautés sont désormais de plus en plus internationales, avec des mélanges de cultures, de races et de langues. Non seulement la composition même de la Congrégation l’exige, mais c’est aussi une volonté délibérée, car ceci est signifiant dans notre monde et aussi révélateur de la communauté elle-même : tous les hommes sont sauvés en Christ… tous les hommes portent et proposent ce salut en Christ.
Le développement de
l’homme et de tout l’homme a toujours été un souci majeur des missionnaires
spiritains. Il est impensable de prêcher un Dieu d’amour sans soi-même être un
amoureux de l’humanité. Le manque de ressources, les fléaux naturels ou ceux
infligés par d’autres hommes, les absences d’éducation moderne ou d’accès aux
soins de santé, sont autant de situations proprement intolérables contre
lesquelles le Spiritain s’est toujours engagé et continue à le faire. Il
convient de souligner ici l’extraordinaire travail des
Frères spiritains
(notre photo : Frère Marc Tyrant, médecin au Pakistan),
depuis Libermann lui-même, qui, dégagés des soucis proprement pastoraux que
portent les prêtres, ont mis leur compétence et leur conscience professionnelles
au service de la promotion humaine ; s’ils ont été autrefois menuisiers,
ferronniers ou mécaniciens, ils seraient plutôt aujourd’hui infirmiers,
médecins, ingénieurs, informaticiens ou enseignants. De en plus de laïcs, qu’ils
soient membres d’organisations ou eux-mêmes Laïcs spiritains,
collaborent avec les Spiritains à ce développement humain.
Ce développement auquel s’engagent les Spiritains partout dans le monde s’enracine dans un engagement Justice et Paix. Non seulement il faut agir sur le terrain, et pour rien au monde cesser cela, mais il faut aussi agir à plus grande échelle : s’engager pour que cesse l’injustice en ce monde en prenant des positions fermes et en agissant auprès des décisionnaires, s’engager pour que se construise la paix et pour la consolider, s’engager à la réconciliation entres personnes, ethnies ou peuples… Il n’est pas rare de voir un Spiritain, quand ce n’est pas la Congrégation comme telle, s’engager pour qu’il y ait dans le monde plus de justice, davantage de paix. Avec d’autres religieux missionnaires les Spiritains sont engagés auprès d’organismes qui défendent les pauvres et les petits devant des instances aussi prestigieuses que les Nations Unies, l’Union européenne ou différents États du riche Occident.
Evidemment, Justice et Paix nous amène à une spiritualité renouvelée. Sur la base du message de nos fondateurs, et en particulier du P. Libermann, forts d’un charisme qui s’est développé et enrichi au long des siècles, avec la préoccupation d’un renouvellement régulier dans les chapitres généraux, attentifs aux « signes des temps », les Spiritains s’enracinent dans cette contemplation qui s’épanouit tout naturellement dans leur action missionnaire.
Jean-Pierre Gaillard, cssp
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Contenu général: eurospiritains mission charisme, Poullart des Places, Libermann